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La génération Y devient-elle cuisinophobe ?

Joe Wardenski

La façon dont nous appréhendons la nourriture et le goût mûrit avec notre expérience et notre entourage. Notre découverte du goût commence in-utero. Cette relation authentique et le sens du goût se développent dès le cordon ombilical. Cette relation [mère – cordon ombilical – enfant] pourrait même être qualifiée de tout premier réseau social.

La future maman procure déjà des sensations à son futur enfant. Ces sensations resteront pendant plusieurs mois comme une simple introduction à un vaste sujet. Au travers du cordon ombilical, la mère partage déjà le goût de certains aliments et les nuances de base (le sucré, le salé, le goût acide).

Il est difficile de garder à l'esprit ces sensations et leur genèse une fois devenu adolescent puis adulte mais je vais essayer de faire remonter à la surface certains de mes souvenirs et les partager avec vous.

Enfant, vers l'âge de 11-12 ans suite à un cours de diététique, je me surprenais à essayer de deviner quel goût était apparu le premier dans ma vie. Dans un premier temps, en essayant de me remémorer comment et qui avait eu la patience et la sagesse d'éduquer pas à pas mon palais...

Bien entendu les premiers biberons furent donnés par ma mère mais c'est en passant toutes mes vacances scolaires auprès de ma grand-mère maternelle que l'apprentissage du goût et des saveurs s'est renforcé. Qui n'a jamais rêvé d'avoir une grand-mère cuisinière ? Moi peut-être parce que c'était déjà le cas...

Au commencement de cet apprentissage, le sucré fait son apparition. Pas encore sous la forme de sucre en morceaux ou de sucre en poudre, cassonade, vergoise, sucre de canne, sucre candy, etc. Le goût sucré s'annonce aux enfants dans leurs premiers petits pots, leurs premières compotes. C'est le goût le plus facile d'accès : presque tout le monde aime les friandises, le chocolat et toutes ces autres douceurs.

Un peu à la manière de la madeleine de Proust, je me rappelle avec émotion mon grand-père paternel. Vers 8-10 ans, il m'emmenait le dimanche sur les fêtes foraines mais pas vraiment pour passer du temps sur les manèges. Au lieu de cela, il se faisait plaisir en jouant au tiercé (je le revois encore poinçonner son ticket pour choisir ses possibles gagnants) et il me faisait plaisir avec une pomme d'amour par semaine.

La pomme d'amour est une pomme Granny-Smith épluchée, piquée dans un brochette en bois et trempée dans le sucre qui recouvre toute la sphère de la pomme d'une fine pellicule rouge et croquante de sucre, un peu pareille à du caramel. C'est de loin mon plus lointain souvenir du goût sucré. L'émotion, le plaisir et la joie des moments partagés renforcent le souvenir.

Les goûts suivants que ma grand-mère a su partager avec moi sont (et pas forcément dans cet ordre) : le goût salé au travers notamment du fromage, la découverte des produits gras avec entre autre les tartines au saindoux, les krouchtikis, les ponchkis, l'exploration des aliments forts toujours avec le fromage.

L'apprentissage du goût acide avec le citron et les ananas puis des aliments amers se fait en rendant pour toute réponse une grimace de dégôut précédée d'un rictus d'étonnement.

Toute cette cuisine préparée à la maison tisse du lien social. Elle établit des relations entre les individus vivant sous un même toît et leurs invités de passage.

Qu’est-ce que cuisiner en fin de compte ?

Faire la cuisine c'est partager et échanger. Partager pendant la préparation du repas et échanger pendant le repas (dégustation).

Cuisiner c'est aussi transmettre des techniques culinaires, un savoir-faire technique, un savoir-recevoir. C'est un mélange d'hospitalité, de convivialité et d'altruisme. Passer du temps en cuisine est un acte généreux, un acte d’amour.

Maintenant que nous sommes parents (de 4 enfants), nous avons repris cette mission éducative et sociale pour notre cocon social de base. Nous passons du temps ensemble à suivre une recette, à composer une salade, à faire de la pâtisserie en famille.

Certes pas autant que nous pourrions le souhaiter mais chaque instant partagé contient les germes d'un moment magique. Qu'il consiste à mélanger, à lécher les cuillères ou à décorer les assiettes chaque moment est authentique et établit du lien social.

Les nouvelles technologies sont-elles capables d'enseigner la cuisine faite maison ?

Faire la cuisine est un apprentissage qui se transmet de génération en génération. Un parent qui ne cuisine pas ne pourra pas insuffler l'envie de cuisiner aux générations suivantes.

Certains pensent qu'on doit le déclin de la cuisine préparée à la maison à la boîte de conserve. Et pourtant, nos parents et nos grands-parents faisaient eux-mêmes leurs conserves et cela n'avait rien de péjoratif.

Ils conservaient ainsi pour l'hiver des fruits et des légumes du jardin. Oui car en plus de cuisiner, ils cultivaient aussi un potager. Qui n'a jamais entendu parler des conserves Le Parfait ? Manger et préparer des conserves peut aussi être bon pour la santé.

Les enfants du millénaire ont tendance à négliger leur santé (renforcée par une alimentation saine et locale) au profit de la rapidité. Cette génération familière avec les médias et les technologies numériques vit dans un paradoxe : l'accès à toutes les recettes du monde via Google, YouTube, Facebook, Instagram ou Pinterest mais seulement l'envie de réchauffer une pizza, de dévorer un Big Mac ou de décongeler un plat surgelé.

Assez bizarrement le temps libéré par les nouvelles technologies ne sert pas à mieux manger. Devant un écran la tendance à se nourrir de manière compulsive est frappante. Une bonne série en ligne appelle inexorablement un paquet de chips, un soda et un pot de glace.

Là où les législations mondiales se sont renforcées pour afficher clairement le nombre de calories sur (presque) chaque produit transformé, les enfants du millénaire se ruent sur ce qui flatte leurs sens : le sucré ou le gras (de peur de louper un post, un tweet, un épisode ou une vidéo en direct sur Facebook).

L'addiction aux réseaux sociaux isole au lieu de favoriser le lien social. Qui a déjà rencontré 10% de ses 500 amis virtuels sur Twitter, YouTube, Facebook ? La relation sociale authentique s'efface avec la Génération Y.

Là où il y avait de l'amour dans l'acte de cuisiner, on entend maitenant résonner la sonnerie du micro-onde qui annonce que la barquette surgelée est réchauffée.

La surproduction et le gâchis alimentaire à l'échelon mondial montrent de manière édifiante qu'il y a largement de quoi nourrir tous les habitants de la planète... à condition de le vouloir. Comment en être convaincu à la manière d'un uppercut reçu en plein visage ? Il suffit de se poser et regarder Global Gâchis: Le scandale mondial du gaspillage alimentaire.

Suis-je devenu nostalgique de l'époque où on aimait sortir se promener et au détour d'un chemin ramasser des mûres, des framboises ou des fraises des bois ? Je vous laisse le loisir de répondre à cette question.

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